Le Yang ta jen- Maladie de M. De Largee – Repugnance des autorités chinoises à nous laisser partir pour Ta-ly – Lettre du P.Fenouil- Je pars pour les pays malhométants de l’Ouest avec une partie de l’expédition – le fleuve Bleu – Houey ly tcheo – Hong pou so- Nous faisons connaissance avec le P Lu – Mine de charbon et population mixtes de Ma-Chang partie 5

« Si, à un moment quelconque du voyage, M. Garnier pensait pouvoir atteindre facilement un point, quel qu’il fût, du Mékong, il le ferait seul et de la manière la plus prompte possible. »

M. de Lagrée souligna ce dernier paragraphe. La reconnaissance d’un point du Cambodge situé dans le voisinage du Tibet aurait couronné d’une façon brillante notre long voyage. Ce devait être là le but principal que je devais me proposer. Il m’eût été facile, en voyageant seul, de l’atteindre en très peu de temps. M. de Lagrée me recommanda donc, s’il n’y avait aucun danger à courir, de laisser mes compagnons et mon escorte derrière moi, pour leur épargner une fatigue inutile. Il ne s’était décidé à m’adjoindre une fraction aussi considérable de l’expédition que parce qu’il pensait qu’un noyau d’hommes résolus courrait des risques moins grands qu’un voyageur isolé. Si les périls annoncés s’évanouissaient, je devais aller seul, pour gagner du temps et arriver à Siu- tcheou avant les pluies.

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Je ne me doutais pas que la signature que M. de Lagrée apposa, le 28 janvier, au bas de ces instructions était son dernier acte comme chef de l’expédition.
Le docteur Joubert, le matelot Mouello et trois Annamites restaient auprès de lui. En échangeant avec nous une dernière poignée de main, il nous donna rendez-vous à Siu-tcheou fou, où il devait s’acheminer dès son rétablissement, pour aller faire préparer les barques nécessaires à notre retour.

Le Jour de l’an chinois était arrivé le 25 janvier. On sait avec quelle solennité se célèbre en Chine cette fête annuelle. La vie commerciale reste interrompue pendant plusieurs jours ; les autels domestiques, richement décorés, voient se réunir devant eux, en intimes festins, les membres de chaque famille ; ies jeux publics, les feux d’artifice, les réjouissances bruyantes, succèdent plus ou moins longtemps à ce recueillement intérieur. Dans de telles circonstances, nous eûmes quelque peine à trouver des porteurs. Nos bagages, réduits au strict nécessaire, ne nécessitaient heureusement que peu de monde : neuf hommes nous suffisaient au lieu de vingt- cinq ou trente. Nous finîmes par les trouver, grâce à l’intervention du Yang ta-jen et à la promesse d’une bonne récompense. Nous étions en nombre égal : quatre officiers, deux Tagals et trois Annamites, tous bien armés, assez bien portants et résolus. Nous nous mîmes en route le 30 janvier, profondément attristés de l’état où nous laissions M. de Lagrée, mais ayant encore bon espoir en son rétablissement.

En sortant de la vallée de Tong-tchouen, nous traversâmes une petite plaine bien cultivée, où le lit d’un torrent puissamment endigué forme une sorte de chaussée élevée de deux ou trois mètres au- dessus du sol. Des flancs de cette chaussée partent de nombreux canaux qui distribuent l’eau dans les champs. Ici encore, la patiente industrie du laboureur a transformé une force stérilisante et dévastatrice en une source de fécondité et de richesse. L’aspect de cette plaine repose agréablement la vue. Les colzas y mêlent leurs grappes jaunes aux corolles solitaires, blanches ou pourpres, des pavots. Du col qui la ferme, on aperçoit un profond sillon dans la mer de montagnes qui ondule à l’horizon. C’est la vallée du fleuve Bleu, qui ici s’appelle le Kin-cha kiang ou « Fleuve au sable d’or ».

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