Pnom Penh – Départ du Cambodge – Pnom Bachey – Rapides de Sombor – Stung Treng partie 11

Je vis bientôt ce qui formait le rapide. Après avoir longtemps couru presque exactement nord et sud, la rive droite du fleuve s’infléchit brusquement à l’est et vient présenter à l’eau une barrière perpendiculaire. En amont, sur l’autre rive, une pointe avancée renvoie dans ce coude toutes les eaux du fleuve qui la frappent et s’y réfléchissent, de sorte que la masse entière des eaux du Cambodge vient s’engouffrer avec la rapidité et le bruit du tonnerre dans les quatre ou cinq canaux que forment les îles à base de grès qui se profilent le long de la rive droite. Irritées de la barrière soudaine qu’elles rencontrent, les ondes boueuses attaquent la berge avec furie, l’escaladent, entrent dans la forêt, écument autour de chaque arbre, de chaque roche et ne laissent debout dans leur course furieuse que les plus grands arbres et les plus lourdes masses de pierre. Les débris s’amoncellent sur leur passage ; la berge est nivelée, et, s’élevant au milieu d’une vaste mer d’une blancheur éclatante, pleine de tourbillons et d’épaves, quelques géants de la forêt, quelques roches noirâtres résistent encore, pendant que de hautes colonnes d’écume rejaillissent et retombent sans cesse sur leurs cimes.

C’était là que nous arrivions avec la rapidité de la flèche. Il était de la plus haute importance de ne pas être entraîné par les eaux dans la forêt, où nous nous serions brisés en mille pièces, et de contourner la pointe en suivant la partie la plus profonde du chenal. Nous y réussîmes en partie. Ce ne fut d’ailleurs pour moi qu’une vision, qu’un éclair. Le bruit était étourdissant, le spectacle fascinait le regard. Ces masses d’eau, tordues dans tous les sens, courant avec une vitesse que je ne puis estimer à moins de dix ou onze milles à l’heure et entraînant au milieu des roches et des x arbres notre légère barque perdue et tournoyante dans leur écume, auraient donné le vertige à l’œil le moins troublé. Renaud eut le sang-froid et l’adresse de jeter, à mon signal, un coup de sonde qui accusa dix mètres ; ce fut tout. Un instant après, nous frôlions un tronc d’arbre le long duquel l’eau s’élevait à plusieurs mètres de hauteur. Mes bateliers, courbés sur leurs pagayes, pâles de frayeur, mais conservant un coup d’œil prompt et juste, réussirent ne point s y briser.

Peu à peu la vitesse vertigineuse du courant dimnua . nous entrâmes en eau plus calme ; la rive se dessina de nouveau , mes bateliers essuyèrent la sueur qui ruisselait de leurs fronts. Nous accostâmes pour les laisser se reposer de leur émotion et des violents efforts qu’ils avaient dû faire. Je remontai à pied le long de la berge pour essayer de prendre quelques relèvements et compléter la trop sommaire notion que je venais d’avoir de cette partie du fleuve : si la profondeur de l’eau paraissait suffisante pour laisser passer un navire, la force du courant enlevait tout espoir que ce passage pût jamais être tenté, et le chenal, s’il existait, ne devait plus être cherché de ce côté, mais plus probablement au milieu des îles qui occupent la partie centrale du lit du fleuve.

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