Séjour à Luang Prabang- Réception du roi- Environs de Luang Prabang- Le petit chien Tine-Tine- Construction d un tombeau à Mouhot- Quelle route suivrons-nous- Les Lao¬tiens du Nord- Préparatifs de départ- Diminution de nos bagages partie 2

Le roi et ses mandarins reçurent des cadeaux qui représentaient largement les dépenses que le transport à Ban Kok de la première de ces deux catégories d’objets allait occasionner. Sa Majesté reçut la plus précieuse, mais la plus lourde de nos armes, une carabine à balles explosibles, dont on lui apprit l’usage ; une longue-vue, un tapis et des étoffes. Son fils eut un fusil à deux coups ; ses autres parents et les principaux fonctionnaires furent d’autant mieux partagés qu’en nous faisant des amis nous diminuions nos bagages. Le roi ne voulut point cependant rester en arrière, et il envoya à M. de Lagrée, à titre de souvenir, un vase en argent, deux tam-tams, quatre sabres, quatre lances, une gargoulette et un verre laqués de Xieng Mai. Je ne mentionne pas l’énorme quantité de fruits et de pâtisseries qui étaient journellement apportés à notre campement par ses ordres, et qui faisaient les délices de nos Annamites. De ces comestibles, nous n’appréciions guère que les cocos : ils nous fournissaient une salutaire et rafraîchissante boisson, que la chaleur rendait nécessaire.

Pendant cette dernière semaine, notre campement offrit le coup d’œil le plus animé, et fut témoin des scènes les plus comiques. Nos préparatifs de départ attiraient une foule nombreuse de fonctionnaires devenus nos amis les plus intimes, qui réclamaient de nous un souvenir et se disputaient les hardes que nous laissions. Le moindre bouton d’uniforme, le plus mince débris de galon trans-portait d’aise ces braves gens, et ils ne nous refusaient jamais lç plaisir de les voir s’affubler des redingotes ou des pantalons Qui ne pouvaient plus trouver place dans nos malles. Dans les derniers jours, cette manie de travestissement avait atteint des proportions telles que nous pouvions nous croire en plein carnaval.

Quelle que fût l’apparente gaieté de ces adieux et de ces préparatifs, ce n’était pas cependant sans une grande mélancolie et sans une certaine appréhension que nous voyions s’approcher l’heure du départ. Nous abandonnions à Luang Prabang non seulement une partie de notre mince confort, quelques livres aimés, récréations de l’intelligence et du cœur, consolations de notre isolement, délassements de nos travaux, mais aussi la dernière espérance de recevoir de bien longtemps la moindre nouvelle de ceux qui nous étaient chers. Les lettres de France, que j’avais rapportées de mon voyage à Pnom Penh, avaient déjà, pour la plupart d’entre nous, près d’un an de date, et, en quittant Luang Prabang pour nous lancer dans l’inconnu, nous perdions toute chance de recevoir, avant que nous fussions revenus dans des régions civilisées, les communications que la Cochinchine pouvait tenter encore de nous faire parvenir. Il est vrai que pendant les premiers mois de notre voyage le gouvernement colonial n’avait pas fait grand-chose dans ce sens, et que nous ne pouvions pas augurer beaucoup mieux à l’avenir ; mais le consul de France à Ban Kok, M. Aubaret, était un des bons camarades de M. de Lagrée, et essayerait d’autant plus volontiers de nous donner quelques nouvelles d’Europe que, comme je l’ai dit déjà, le Chao Opalat et le Chao Latsvong de Luang Prabang étaient allés à Siam pour assister aux funérailles du second roi. Ils devaient revenir chez eux avant que la saison des pluies n’eût rendu les chemins impraticables. C’était là une excellente occasion pour communiquer avec nous, et chacun de nous espérait secrètement que M. Aubaret 1 ne la laisserait point échapper. Mais, hélas ! les jours passèrent rapidement, et quand arriva celui qui était fixé pour notre départ, l’Opalat de Luang Prabang n’était point encore signalé à l’horizon.

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